Chapitre premier : la structure générale du tympan

L'ORGANISATION SPATIALE
La composition du tympan est extrêmement structurée reposant sur des règles géométriques nettes. La construction est rigoureusement rythmée par des structures tantôt binaires tantôt ternaires répétitives.
La première organisation perçue est celle d’un diptyque avec deux mondes bien distincts à la droite et à la gauche du Christ. Le Bien est placé à sa droite. A sa gauche, se trouve un monde sinistre, celui du Mal.
L’agencement de l’œuvre repose non seulement sur la symétrie latérale, le dualisme (le paradis et le Tartare / le Bien et le Mal) mais aussi sur la dualité (le couple, la combinaison gémellaire avec notamment la double représentation et de sainte Foy et de Marie de Magdala). Entre ces deux volets, le Christ en gloire, nimbé de sa mandorle assure la charnière. L'importance accordée à ce panneau central transforme finalement la composition duale en un véritable triptyque.

Structure du diptyque
Le diptyque du Bien et du Mal :
les Demeures paradisiaques vs les
Tartares

Le triptyque du Jugement dernier
Le triptyque de la Parousie

LES TROIS REGISTRES DU DIPTYQUE

Une deuxième structure, latitudinale cette fois, se combine à la précédente : le tympan est organisé verticalement en trois registres superposés qui représentent chacun un temps et un lieu particuliers.
  • A la base, comme un sous-sol, les mondes souterrains, l'ici-bas des temps passés :
    - ils comprennent, à la droite du Christ
    (1), les Patriarches et autres personnages des temps bibliques logés dans ce qu'on appelle les Limbes* (séjour des Patriarches et des Justes de l'Ancien Testament). Ils sont représentés sous six arcades symbolisant Jérusalem.
    - A la gauche du Christ,
    dans "l'entrepôt du Diable", le séjour des morts, celui des pécheurs jetés dans les Tartares après leur Jugement particulier. Certains, du moins ceux qui sont rédimables, sont soumis à un feu purgatoire : ils subissent un processus de purgation, de restauration, illustré par la présence des flammes qui éclairent et purifient. Quant aux autres, non redimables, effectivement, cela pourrait bien être l'Enfer...

    registre1
    Registre inférieur : les Limbes et l'entrepôt du diable

  • Au milieu, l'ici-bas du monde terrestre contemporain, le temps présent, avec :
    - à la droite du Christ, la colonne de l'Eglise en marche vers le Salut composée des personnages-clés de l'ère chrétienne et de l'Eglise avançant en procession ;
    - à sa gauche, le Tartare des vivants : tous ces personnages (souverains, ecclésiastiques, soldats, artisans...) ne sont pas morts : ils sont nos contemporains, bien vivants, et ils se livrent à de nombreux péchés ! Le tympan dénonce et condamne leurs agissements, leurs turpitudes morales, sociales, politiques, belliqueuses, explicitement d'actualité. (2) Nous les expliquerons aux chapitres 5 et 6, et nous donnerons des noms ! En attendant, les démons qui les entourent les harcèlent, mais notez qu'il n'y a pas de flammes. Ici, nous ne sommes pas en Enfer : nous sommes dans un Tartare qui ressemble comme deux gouttes d'eau à notre monde terrestre !
    Ce n'est pas l'Enfer, c'est le Mal ici-bas...

    Registre médian
    Le registre médian : la marche de l'Eglise et le Tartare des vivants

  • Au sommet : les Cieux, l'avenir, l'au-delà céleste d'après le Jugement. Le Ciel est le domaine de l'éternité, de l'intemporel. Les ondes divines verticales (transcendantales) suggèrent la présence de Dieu le Père. Encore vide de toute créature humaine (3), le Ciel est pour l'heure occupé par l'immense Croix Glorieuse entourée des anges sonnant de la trompette (dont l'un porte une robe brodée d'une mystérieuse inscription) et des astres fleuris du ciel nouveau, du Soleil et de la Lune (car avant la rupture du sixième sceau de l'Apocalypse, ils ne sont pas encore obscurcis ou ensanglantés).
    Registre du Ciel
    Le registre supérieur : le Ciel

En somme une structure spatio-temporelle ternaire recoupe la division binaire : la base correspond au passé, l'étage central au présent et le sommet au furur. Ces trois registres superposés correspondent non seulement aux trois ères du temps, mais aussi à trois univers ou niveaux géographiques : mondes souterrains, terrestres et célestes.

Les 3 mondes
Organisation spatiale verticale : les registres des mondes célestes, terrestres et souterrains

Les 3 ?res du temps
Organisation spatio-temporelle verticale : les trois ères du temps
LA CITE DE DIEU
L'ensemble constitue la Cité de Dieu. Cette Cité englobe en effet le Ciel, les Demeures paradisiaques et même les Tartares, puisqu'Il règne sur l'ensemble des mondes (4).
Enfin, le schéma global de de la Cité de Dieu est celui d'une maison, plus précisément d’une série de maisons emboîtées, bien perceptibles avec leurs toits, leurs portes, leurs arcades, leurs cloisons et leurs étages. Le gâble du porche représente le toit de la Cité. Les linteaux en bâtière du registre inférieur symbolisent les toits de la Jérusalem céleste et de l'entrepôt du diable. Ce schéma architectural est directement inspiré des méthodes pédagogiques de la scolastique : il applique, à la lettre, les principes rhétoriques et les techniques mnémotechniques de l’Ars memoriae brillament illustrie par l'école de Saint-Victor. (voir chapitre 3).

Le schéma de la maison

Le schéma d'ensemble est celui d'une maison avec ses toits (rouge) ; ses portes (vert) ; ses arches (jaune) ; ses murs, planchers et plafonds (noir)
Dans sa globalité, le tympan représente la Maison de Dieu
(survolez l'image pour afficher les légendes)

La technique est si minutieusement appliquée, que l'on pourrait penser que le tympan est structuré comme un langage ! (En savoir plus)

TOPOGRAPHIE DE LA CITÉ DE DIEU (UN PEU DE VOCABULAIRE)
Le tympan, conformément à la géographie de l'au-delà telle qu'on la concevait au XIIe s., représente donc les différents lieux où résident les âmes après leur mort dans des "demeures" (5) ou réceptacles différents selon le sort qu'elles ont mérité. Nous reprenons simplement la terminologie employée par saint Bernard de Clairvaux lorsqu’il évoque la répartition des âmes après la mort :

« Quand les péchés de quelques-uns, ainsi que l’évidente ardeur au bien de quelques autres, passent en jugement, alors les premiers, insouciants d’une sentence immédiate à la propre mesure de leur crime, disparaîtront dans les Tartares (in Tartara deficiuntur) ;
les autres, directement et sans tarder, l’âme entièrement libérée, s’élèvent aux demeures préparées pour eux
(regione paratas sibi sedes).
» (6)

A Conques, tous les personnages, vivants et morts, sont répartis de part et d'autre du Christ, soit à sa droite, dans les Demeures paradisiaques*, soit à sa gauche, dans les Tartares*. Il convient donc de distinguer ici trois univers différents : les Tartares, les Demeures paradisiaques et le Ciel.

Le Jugement particulier
Les 3 univers : survolez l'image pour afficher les légendes

N.B. Le Ciel ne doit pas être confondu avec le paradis, de même que l’Enfer se distingue du Tartare - Pré-purgatoire.
Le Ciel*, lieu de la contemplation du visage de Dieu, accueillera, selon l'Eglise, les Élus ressuscités en « Corps Glorieux », après le Jugement dernier. Le
Ciel, lieu d'éternité, tel qu'il est représenté au tympan, ne contient pour l'heure que Dieu, le Christ symbolisé par la Croix et les anges.

LEnfer, autre lieu d'éternité, est destiné à châtier les damnés au jour du Jugement dernier. (N.B. Il est probable, selon certains théologiens, que les impies, les pires criminels et ceux dont les péchés mortels ne sauraient en aucun cas être remis, soient d'ores et déjà, dès leur jugement premier, plongés dans l'enfer qui n'est donc pas vide, mais ce n'est pas, selon nous, le cas de tous les éprouvés du Tartare de Conques. Aussi le terme Enfer ne pourra être employé ici sans contresens que dans les parties les plus reculées du tympan, là où les fautes ne pourront être pardonnées : nous en relèverons deux cas)

Les défunts représentés dans la vision conquoise de l'au-delà séjournent plutôt d'autres réceptacles :
- Le paradis, appelé aussi selon les théologiens, Demeures Angéliques ou Demeures paradisiaques, correspond au séjour transitoire des « Bienheureux » entre les deux jugements. C'est un lieu de félicité, de repos, de justice et de lumière. Il est clairement représenté à la droite du
Sauveur.

- les Tartares, appelés Hadès par les Grecs ou Shéol dans l'ancien testament (Cf. Psaume 139) : c'est le royaume des morts, le séjour provisoire des défunts dans l'attente du Jugement dernier et de la résurrection des corps. Il y a plusieurs Tartares car le sort des morts est variable selon leurs fautes : soit ils subiront leur pénitence jusqu'à ce que, purifiés et restaurés, ils puissent enfin avoir accès aux Demeures, soit ils subiront le châtiment éternel. L'alternative dépend non seulement de la gravité de leurs fautes mais aussi du suffrage des vivants et des élus que nous expliquerons plus loin, et surtout de la Grâce divine. C'est du moins ce que suggère explicitement le tympan comme nous le montrerons.
Quoi qu'il en soit, l
a première solution est très proche du concept de Purgatoire qui n'est pas encore, à l'époque de l'édification du tympan, vraiment un lieu, mais plutôt un état de purgation, de pénitence des pécheurs destinés à être sauvés à terme mais soumis en attendant aux épreuves purificatrices. Si le concept de "feu purgatoire" est bien attesté à cette époque, et ce depuis au moins saint Augustin, le terme "Purgatoire" n'est pas encore employé comme substantif, comme un lieu à part, bien différencié des Tartares ou des Enfers. Pour éviter tout anachronisme, et tout contresens, il est préférable de désigner cette région à l'aide du terme employé sur le tympan lui-même, à savoir les Tartares.
Soulignons qu’à l’origine, le tympan était probablement installé dans un narthex aujourd’hui disparu (mais dont les soubassements sont présents sous le pavement actuel de la nef comme l’ont révélé des sondages effectués du temps où Louis Causse était l’architecte des Bâtiments de France). Cet emplacement convenait bien au sens du tympan : le narthex, espace destiné à accueillir les catéchumènes et les pénitents qui ne pouvaient pas pénétrer dans la nef, constituait une préfiguration du « purgatoire » comme le remarquait Huysmans : « Enfin, l’entrée principale, le portique d’honneur
[...] est précédé d’un vestibule couvert, [...] volontairement sombre, appelé narthex. [...] C’était un lieu d’attente et de pardon, une figure du purgatoire ; c’était l’antichambre du ciel dans laquelle stationnaient, avant d’être admis à pénétrer dans le sanctuaire, les pénitents et les néophytes. » (Joris-Karl Huysmans, La cathédrale, Plon, 1932, p. 17)

UN MONDE CLOISONNÉ.... DÉCLOISONNÉ
Ces trois registres sont nettement compartimentés, isolés les uns des autres par les bandeaux de pierre qui portent les inscriptions.
Toutefois, on notera que le linteau est interrompu à un endroit précis, central, créant une communication entre ciel et terre. Cela signifie que le Christ ouvre une brèche entre le niveau médian (le présent) et l'étage supérieur (le futur), puisqu'il appartient à l'un comme à l'autre. Par ce passage ouvert par le Dieu fait homme, les ondes paternelles se propagent verticalement et irradient le monde des hommes comme elles rayonnent horizontalement depuis la mandorle du fils de Dieu. Mais, nous le verrons, il y a d'autres sas de communication entre les univers, à commencer par le transfuge d'un pécheur du Tartare vers le Paradis ! (cf. infra)

LE TRIOMPHE IMPÉRIAL
Le retour du Christ vainqueur se manifeste dans tout l'apparat d'un triomphe impérial romain (selon la cérémonie antique de l'Adventus) :
en tête du cortège, voici venir le Christ Roi et Juge, ceint de la ceinture du magistrat suprême, vêtu du paludamentum (le manteau pourpre des empereurs), laissant apparaî
tre son pallium (ornement sacerdotal en forme d'étole) mais aussi le flanc droit de sa poitrine nue dont on devine les côtes (7). Il trône sur un siège entouré d'étoiles et illuminé par un soleil nouveau chargé de fleurs et de palmes, surmonté des trophées de la victoire (la lance, les clous et la croix). Il est escorté de la procession de ses légions angéliques : un ange armé d'un glaive et d'un bouclier pour refouler les forces du mal ; un autre porteur de la Sainte Lance à laquelle est accroché un gonfalon, à la manière du vexillarius (porteur du vexillum ou étandard des armées romaines) ; un troisième ange présente le Livre de Vie, registre qui, de la Bible à l'Apocalypse, inscrit le nom de ceux qui auront la vie éternelle. Le Christ triomphant est encensé par l’ange thuriféraire (ange porteur de l'encensoir). A ses pieds, deux anges brandissent des cierges (les anges céroféraires qui éclairent le monde), tandis qu'au-dessus de la mandorle, deux anges déploient les banderoles reprenant ses paroles. Au Ciel, deux anges sonnent de la trompe. La mise en scène est parfaite : rien ne manque, jusqu'aux captifs, les démons vaincus et pécheurs plongés dans les Tartares. C'est bien sous la forme du triomphe qu'apparait le Christ pantocrator saluant le monde d'un geste impérial. (8)

triomphe Les étoiles Les étoiles Ange céroféraire (porteur de cierge) : il apporte la Lumière Le Christ en majesté Les étoiles Les étoiles Les étoiles Les étoiles
Le Christ dans sa triple mandorle et son cortège triomphal célébrant son adventus
Survolez l'image pour afficher les légendes
Le paludamentum, manteau des empereurs romains
Les vêtements impériaux (paludamentum) et sacerdotaux (pallium) du Christ.
En couleur : le paludamentum (cyan) ; survolez l'image pour identifier le pallium (jaune)
Couronnant cette marche triomphale, comme un grand signe annonciateur du retour du Messie victorieux, une immense Croix Glorieuse jaillit dans le ciel. Une citation de l'évangile de saint Matthieu (Mt 24 : 30) désigne ce "signe du Fils de l'Homme" (<H>oc signum crucis erit in celo cum : ce signe de la croix sera dans le ciel...). Cette croix est davantage le signe de la victoire du Christ à la fin des temps que le souvenir tragique du Golgotha. (En lire plus sur la symbolique de la Croix glorieuse). Cette croix annonce donc la fin des Temps.
Croix glorieuse
La Croix Glorieuse et les instruments de la Passion portés par les anges

LE TEMPS, FIL D'ARIANE DU TYMPAN
La question du temps est essentielle dans ce tympan, et nous y reviendrons à plusieurs reprises. Pour faire simple, le tympan inscrit la question du Salut dans la marche du temps.

La maison de Dieu est en effet organisée à la manière d'un véritable calendrier eschatologique de l'Histoire avec une cohorte de personnages judicieusement choisis et sagement alignés à la droite du Messie qui évoquent la marche de l’Église. Cette procession repose sur les assises des patriarches et prophètes de l'Ancien Testament représentés dans les Limbes* à l'étage inférieur. Mais c'est aussi une fresque “baroque” vivante et fascinante du temps présent, avec l’enchevêtrement touffu des contemporains dans le Tohu-bohu à la gauche du Christ parmi lesquels nous reconnaîtrons des personnages d'actualité devenus historiques, des empereurs, des (anti)papes, des artisans, des acteurs emblématiques de la société médiévale, des armes nouvelles...

LE MOMENT DU TYMPAN : LA PAROUSIE

Toute personne qui se présente au parvis de Conques se trouve confrontée à un face à face avec le Christ qui pose sur lui un regard perçant et lui adresse son salut : geste sémaphorique de ses deux bras, sa dextre tournée vers le ciel, sa senestre inclinée vers la terre, posture rarissime dans l'iconographie des tympans, mais capitale. (en savoir plus sur la gestuelle du tympan)
Ce geste nous signifie le moment de la composition : la Parousie,* c'est à dire le retour du Christ sur terre à la fin des temps. L'historien d'art Yves Christe est le premier universitaire à avoir clairement identifié une parousie à Conques.
(9) Le trait de génie du sculpteur qui, en interrompant le linteau séparant le ciel (l'Avenir) de la Terre (le présent), manifeste par ce vide quasi "quantique" que la Parousie* est un éternel présent, à la fois un “déjà-là et un pas-encore-là”. (10)

Il nous faut expliquer en quoi ce geste représente la Parousie : dans les Actes des Apôtres (Ac. 1 : 9-11), il est écrit que le retour du Christ se fera “de la même manière” que son Ascension. L'iconographie chrétienne représente l'Ascension de Jésus s'élevant dans les nuées, bras droit tendu vers le ciel, comme tiré par le Père, bras gauche dirigé vers la terre en signe d'adieu. C’est le cas de l’Ascension représentée sur les tombeaux de la crypte de Saint-Victor de Marseille, datant du Ve siècle. Le même geste est reproduit à Saint-Georges de Camboulas, en Aveyron. A Conques, les nuées sont matérialisées par des ondes, représentation visible de la présence divine, la Shekhinah hébraïque.

Ce geste des deux mains pointant des directions opposées nous rappelle que Jésus “est mort, descendu aux enfers, ressuscité puis monté au Ciel”. Le jeu des mains évoque ainsi la double nature du Messie, à la fois d'origine divine et incarné, le fils de Dieu fait homme. (11)

Les clercs du XIIe siècle, pétris de culture latine, conçoivent la parousie à la manière du triomphe romain. Citons comme exemple la description de la parousie par Honoré d'Autun (théologien érudit à Augustoduna, Bavière) :

« De même que lorsque l'empereur pénètre dans une cité, sa couronne et les autres insignes du pouvoir sont portés devant lui de manière à ce que son “adventus soit connu de tous, de même lorsque le Christ reviendra pour le jugement, des anges portant la croix le précèderont ». (Honorius Augustodunensis, cité par Yves Christe, Les Jugements derniers, Zodiaque, 2000, p. 195)

PAROUSIE OU JUGEMENT DERNIER ?

Il importe de ne pas commettre une confusion fréquente dans le "timing" des Fins dernières. La parousie précède le Jugement dernier.
La représentation de la Parousie à Conques
ne constitue pas une exception dans l’expression de la pensée romane, il en est l’illustration exemplaire.
Yves Christe, spécialiste de l'iconographie médiévale, explique que la représentation de la parousie est assez courante :
« Certains Jugements derniers ne sont en fait que des secondes venues du Christ, comme au tympan de Beaulieu-sur-Dordogne. D’après le Jugement de Munster, de celui de Saint-Gall et de la Bible de Farfa, le second avènement du Christ selon saint Mathieu n’est pas un phénomène isolé, mais un motif standard ». (Yves Christe, Les Jugements derniers, Zodiaque, Coll. Les Formes de la Nuit, T. 12, 2000, p. 147) La différence entre Parousie et Jugement dernier, c'est que dans le premier cas, comme à Conques, le Jugement n'est pas encore prononcé.
Ce professeur émérite d’Histoire de l’Art à l’Université de Genève, ajoute un peu plus loin :
« Le Jugement dernier n’est pas un thème majeur de l’art roman, surtout dans le domaine de la sculpture monumentale. Ce n’est qu’au tournant des années 1200 que le Jugement dernier a pris son essor ». (Yves Christe, ibidem, p. 199). Il n'a pas échappé à cet auteur que le cadre temporel du tympan de Conques n'est pas fixé dans la lointaine fin des temps, mais bien dans un présent immédiat : « On aura pourtant remarqué qu’ici [à Conques] est figuré un juste sauvé in extremis de la damnation ; l’admonition (12) ne vise pas un avenir lointain ; c’est dans l’immédiat que le message doit opérer. » (Y. Christe, op. cit. p. 183)
Définissant de son côté la notion de Jugement dernier dans l’art roman, Marcel Durliat écrit :
« Le Jugement dernier avec sa valeur dissuasive ne correspond pas à une généralisation de la peur. Il prend place dans une prise de conscience globale du destin de l’homme où la confiance dans le Salut tient la plus grande place. L’homme roman espère dans la miséricorde de Dieu et il connaît la gloire du Ressuscité. Dans sa lutte contre Satan il sait qu’il peut compter sur l’appui de la Vierge Marie, des saints et des anges du Ciel. » (Marcel Durliat, L’Art Roman, Mazenod p. 127)
C'est cet esprit qui prévaut à Conques, il ne faut jamais l'oublier.

La remarque de Durliat est pertinente pour le tympan de Conques. En revanche, elle s'applique moins à certains Jugements derniers romans (et a fortiori gothiques) dont le schéma fulminatoire et comminatoire est si souvent appliqué à tort par nos contemporains au portail de Conques. A ce titre, la comparaison des tympans d’Autun et de Conques fait ressortir deux approches très différentes du Jugement : la première, empreinte de terreur ; la seconde, miséricordieuse et baignée de mansuétude. (13)

C’est pourquoi il nous semble que le tympan de Conques n’est pas à classer dans la catégorie des Jugement dernier, mais bien dans celle des Parousies. La reconnaissance de cette Parousie est une étape capitale pour éviter le contre-sens habituel sur le tympan de Conques. Si c'est une Parousie, alors ce n'est pas le Jugement dernier puisqu'il n'a pas encore eu lieu. Nous sommes juste avant, et donc le Tartare, royaume où les morts subissent des épreuves de purification en attendant ce jugement n'est pas l'enfer. Nous souhaiterions que les dogmatiques l'entendent enfin.

Penchons-nous à présent sur le procès.

Chapitre suivant : 2) Le Jugement

(1) N.B. Le tympan est un miroir. Le Tartare qui figure à la gauche du Christ se trouve donc à notre droite. (remonter)

(2) Ce parti pris s'inscrit dans la droite ligne de la pensée de saint Augustin qui rapproche considérablement le temps de la pénitence et en ramène le début, hic et nunc, maintenant et ici-bas, au temps des vivants, après l'avoir avancé à la période située entre la mort et le Jugement dernier et non plus seulement après ce Jugement. (Cf. Jacques Le Goff, La naissance du Purgatoire, folio histoire, éd. 2002, p. 101) (remonter)

(3) Le Ciel n'est pour l'heure (d'après le temps terrestre) peuplé que par les anges baignés par les ondes du Père ; les Élus, pour l'instant placés dans les Demeures, n'accèderont semble-t-il au Ciel qu'à la fin des Temps, après le Jugement dernier. (remonter)

(4) Dieu règne en effet sur les deux mondes, et sa grâce pénètre jusqu'au fond du Tartare. C'est ce que disent les Psaumes (Ps 139 : 8) :
« Où irai-je loin de ton esprit.
où fuirai-je loin de ta face ?
Si j'escalade les cieux, tu es là,
qu'au shéol je me couche, te voici
. »
La structure spatiale du tympan, reflet d'une vision géographique de l'au-delà en pleine élaboration, est intéressante. Ici, l'opposition latérale qui sépare les justes et les élus admis à la droite du Christ des éprouvés rel
égués à sa gauche, se superpose avec une organisation verticale qui distingue le ciel, la terre et le monde souterrain. (remonter)

(5) Selon la terminologie employée par l'évangéliste Jean : « Dans la maison de mon Père, il y a de nombreuses demeures. » (Jn 14 : 2) (remonter)

(6) Dictionnaire de théologie catholique, Paris, librairie Letouzey, 1931. Saint Bernard (1090 - 1153) s'exprimait ainsi dans la première moitié du XIIe s. Au siècle suivant, le terme de Tartare sera encore utilisé par Geoffroy de Poitiers (mort en 1231) dont Jacques Le Goff cite la description du Purgatoire : « Il y a diverses demeures dans le Purgatoire : les unes sont appelées lieux obscurs des ténèbres, d’autres main de l’enfer, d’autres gueule de lion, d’autres Tartare. » (J. Le Goff, La naissance du Purgatoire, Folio Histoire, éd. 2002 p. 239). A Conques, on remarquera d'ailleurs l'emploi du terme Tartares au pluriel (TARTARA). Voir la définition dans le lexique. (remonter)

(7) Le Christ sur la croix a reçu le coup de grâce au côté droit. Mais le Christ de la Parousie est le Christ ressuscité bien plus que le Crucifié : c'est pourquoi la trace du coup de lance n'est pas représentée, pas plus que les stigmates ou la couronne d'épines. (remonter)

(8) Cette procession, peuplée de dix anges, reprend toutes les caractéristiques de l'adventus ou cortège triomphal romain tel que le décrit le Dictionnaire des Antiquités Grecques et Romaines d'après Les textes et les monuments, Charles Daremberg et Edmond Saglio, Paris, Hachette, 1877-1919. D'autres éléments du tympan se réfèrent à ce cortège. Dans le Tartare plusieurs démons sont vêtus comme les histrions, ces bouffons parodiques chargés de narguer les prisonniers vaincus, traînés comme trophées dans le cortège. Nous verrons plus loin que la composition géométrique centrale évoque un chrisme (illustration), à l'image du labarum de Constantin. Mais ce cortège est aussi la mise en scène apocalyptique de l'évangile de Matthieu partiellement cité sur les deux banderoles : « Quand le Fils de l'homme viendra dans sa gloire, escorté de tous les anges, alors il prendra place sur son trône de gloire. [...] et il séparera les gens les uns des autres [...] Alors le Roi dira à ceux de droite : "Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume qui vous a été préparé depuis la fondation du ". [...] Alors il dira encore à ceux de gauche : "Allez loin de moi, maudits, dans le feu éternel qui a été préparé pour le diable et ses anges" » (Mt 25 : 31-41). Les quatre anges qui ouvrent la procession empiètent entièrement sur l'espace du diptyque attribué aux Tartares : ainsi la présence du Christ imprègne le monde des vivants et repousse le domaine du mal... Ainsi, le tympan de Conques fait la synthèse des trois grandes sources d'inspiration médiévales : l'héritage romain, la pensée chrétienne et la culture populaire que nous évoquerons bientôt à travers le culte de sainte Foy. (remonter)

(9) Yves Christe est effectivement le premier spécialiste à classer le tympan de Conques parmi la catégorie des Parousies. Dans son ouvrage de référence, “les Jugements derniers”, ce professeur émérite à l'Université de Genève, décrit les représentations du Christ dans une mandorle, entouré d’anges et surmonté de sa croix glorieuse :
« Ce schéma sera régulièrement repris à Conques et à Beaulieu… C’est l’image du retour comprise comme l’Adventus, comme un cortège triomphal où l’empereur est précédé des officiers portant ses insignes et son trophée. C’est sous cette forme que saint Jean Chrysostome dans un sermon célèbre, cité partout au Moyen Age, avait décrit le second avènement du Christ selon saint Mathieu. (Mt. 24
, 30-31) » (Yves Christ, Les Jugements Derniers, La Pierre qui Vire, Zodiaque, coll. Les Formes de la nuit n°12, 2000 p. 172)
La Parousie, c'est le
retour du Christ à la fin des temps. La thèse défendue dans ce site consiste à montrer que le tympan de Conques devrait être considéré comme une représentation de la Parousie et de l’histoire du Salut plutôt que du Jugement dernier stricto sensu.

La représentation de la Parousie n'est pas un cas rare : c'est par exemple le thème d'une des fresques du plafond du chœur de la cathédrale Sainte-Cécile d'Albi, avec le Christ en gloire entouré d'un cortège d'anges et de chérubins, encadré par le tétramorphe (début du XVIe siècle).
(remonter)

(10) « La parousie est un éternel présent » (saint irénée). Dans le rythme ternaire des 3 registres bien ordonnancés s'introduisent des cassures, des ouvertures, qui sont lourdes de sens. Ainsi, l'image du ciel ouvert peut être rapprochée de l'évangile selon saint Jean où dans un dialogue avec Nathanaël (celui-là qui doutait que quoi que ce soit de bon puisse sortir de Nazareth !), le Christ lui annonce : « Vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du Fils de l'homme ! » (Jn 1 : 57). C'est aussi la traduction graphique de la formule de l'Apocalypse du "tout puissant qui était, qui est et qui vient". (Ap 4 : 8). Pour les Chrétiens, le Christ, Homme-Dieu, appartient à la fois au temps terrestre, historique, humain et au temps céleste, temps que nous ne pouvons mesurer. Mais la rupture du linteau a aussi un sens tellurique : c'est l'image de la faille née du séisme survenu lors de la mort de Jésus, et qui, selon la tradition chrétienne, a permis au sang du christ d'atteindre et de sauver Adam, dont le crâne dit-on est enterré sous le Golgotha. Une image symbolique qui suggère que le Christ, par son sacrifice, est venu sauver tous les hommes, les fidèles de la nouvelle religion bien sûr, mais aussi les croyants de l'Ancien Testament, les âmes des Justes séjournant dans les Limbes, et même les pécheurs et en premier lieu Adam, le responsable de la faute originelle. Au même instant, alors que Jésus rendait l'âme, lors d'une théophanie spectaculaire le voile du Temple s'est déchiré dans toute sa hauteur : le Ciel s'ouvrait littéralement. De Bethléem à Jérusalem, Jésus de Nazareth n'a pas été envoyé par le Père pour juger les hommes, mais pour les sauver. (« Je ne suis pas venu pour juger le monde, mais pour le sauver » Jn 12 : 47). Ce n'est qu'à la fin des temps qu'il reviendra dans la gloire pour juger les vivants et les morts nous dit le Credo. La dialectique de sa double nature, à la fois divine et humaine, mystère fondamental de l'Incarnation, se répercute au moment de la Parousie où le Messie concentre les forces pourtant distinctes de la Justice et de la Miséricorde divines, de la Loi et de la Grâce, de la chair et de l'Esprit, indissociablement liées en Lui. (remonter)

(11) Ce geste, une paume tournée vers le ciel, l'autre vers le sol est souvent repris par les derviches tourneurs soufis qui eux aussi recueillent les Grâces du Ciel pour les déverser sur les Hommes. Lire aussi sur ce point l'analyse du geste. (remonter)

(12) Le bandeau de la base du tympan porte l'admonestation suivante : “Ô pécheurs, à moins que vous ne réformiez vos mœurs, sachez que vous subirez un redoutable jugement” (O PECCATORES TRANSMVTETIS NISI MORES IVDICIVM DVRVM VOBIS SCITOTE FVTVRVM) (remonter)

(13) Il serait intéressant de réfléchir sur les raisons de ces choix respectifs, selon les lieux, en terre occitane ou en France du nord, et selon les époques, romane ou gothique. En effet, tout se passe comme si les hommes du début du XIIe siècle cherchaient à exprimer une espérance, celle de la rédemption, et surtout à représenter le lieu topographique qui correspondrait à cette sensibilité, imaginée sans être encore clairement conceptualisée, (l’appelant, par héritage de l'Antiquité les Tartares), et que, à partir du dernier quart du siècle, lorsque la notion (puis le dogme) du Purgatoire émergera, ils se détournaient de ce topos, pour privilégier désormais dans la sculpture le thème du Jugement dernier, de l'Enfer et de sa crainte. Disons à leur décharge, que la subtilité de la nuance purgatoire est beaucoup plus difficile à représenter que l'enfer et le paradis qui frappent, alors -et même encore aujourd'hui- l'imaginaire. Pourtant, c'est ce que le sculpteur de Conques avait magistralement réussi. Hélas, trop d'yeux contemporains, aveuglés par l'habitude ou le dogme, ne le voient pas. Ils restent frappés d'effroi par l'épouvante ressentie face à l'enfer de la Collégiale Santa Maria Assunta de san Gimignano. (fresque de la fin du XIVe s.) (remonter)

Chapitre 2 : le Jugement

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