La question du Salut

LE TYMPAN DE CONQUES : UN PETIT TRAITE DE SOTERIOLOGIE

Pour les hommes et les femmes de la Chrétienté médiévale, la grande question est celle des fins dernières : qu’adviendra-t-il de nous après notre mort ?
A cette inquiétude existentielle, vieille comme le monde, et particulièrement prégnante pour des êtres quasiment tous croyants et à la vie rude et plus courte que la nôtre, l’Eglise apporte en guise de réponse, une alternative dans l'au-delà : c’est la question du Salut*, ce que les théologiens appellent la sotériologie.
Cette question est précisément le thème central du tympan. Mais, et c'est ce qui est génial et révolutionnaire, face à l'alternative entre enfer et paradis, Conques imagine une troisième voie...

QU'EST-CE QUE LE TYMPAN NOUS DIT DU SALUT ?

Les questionnements sont multiples : quelle est la meilleure voie du Salut ? Avec quelle rigueur la Loi divine des Commandements sera-t-elle appliquée aux mortels, pauvres pécheurs devant l’Eternel ? Qui des œuvres ou de la foi l'emportera au jour du Jugement ? Quelle sera la part de la Grâce divine ?
Tout fait débat : le Salut dépend-il de la Loi ou de la Foi ? Est-il mérité par les œuvres (les actes de tout un chacun) ou accordé par la Grâce ?
Les réponses ces questions ont évolué au sein de la chrétienté au cours des siècles.
La réflexion théologique débute avec saint Paul (1). L'apôtre des Gentils qui cherche à promouvoir le caractère universel du message christique penche nettement en faveur de la foi. Dans la théologie paulinienne, le respect des rites issus de la loi mosaïque (circoncision, interdits alimentaires...) doit s'effacer devant la foi.(2)
Le débat se prolonge avec les controverses entre saint Augustin et Pélage au IVe siècle : pour l’évêque d’Hippone le recours à la grâce divine est absolument nécessaire, à cause du péché originel, comme l’affirme le concile de Carthage en 418.  La vision pélagienne, qui s’en remet au libre-arbitre de l’homme estimé capable d’atteindre par lui-même la perfection est alors jugée hérétique.
La pensée augustinienne est reprise au XIIe siècle par saint Bernard dans son traité sur la Grâce et le libre arbitre, puis la polémique reprendra de plus belle au moment de la Réforme avec Calvin et Luther au travers de la question du libre arbitre et de la prédestination. Raison pour laquelle le Concile de Trente définit la doctrine catholique sur la question essentielle de la justification, c'est à dire le processus de transformation du pécheur en un être pur à l'image de Dieu. En 1999 les Eglises romaines et luthériennes ont rédigé une Déclaration conjointe sur la question de la justification. (Lire l'édition du 20e anniversaire)
De nos jours encore, la question fait l’objet de mises au point de la part de la Congrégation pour la doctrine de la  Foi en février 2018 (Placuit Deo).

Sur l’alternative entre la Loi et la foi, le tympan semble, avec Paul, avoir tranché bien évidemment en faveur de la foi. L'abbaye n'est pas dédiée à sainte Foy sans raison !
Ici, Dadon et Charlemagne doivent certainement leur place au paradis bien plus à leur foi qu'à leurs actes, pas toujours conformes à la loi mosaïque !
La foi sauve : tel est le maître-mot du tympan.

ON N'IRA PAS TOUS AU PARADIS !
Toutefois, le tympan suggère de façon subtile que le salut ne sera pas garanti universellement à tous les pécheurs. Il ne défend pas la thèse origéniste d'un salut universel. Deux détails, qui passent souvent inaperçus, le signifient :
- le pouce replié de la main gauche du Christ ;
- le nombre de vagues des ondes christiques.

En effet, la paume gauche du Christ (celle qui déverse les Grâces du Père sur les pécheurs), n’est pas totalement ouverte : le pouce est replié, comme pour signifier une certaine retenue, voire la condamnation de certains pécheurs. (voir le § des gestes).
D’autre part, les ondes qui déferlent du Christ sont moins nombreuses du côté du Tartare que du côté du paradis : on en dénombre 4 d’un côté, contre 5 de l’autre. Ce n’est certainement pas un détail laissé au hasard.  

La main droite du Christ dépliée
La main droite du Christ entièrement déployée reçoit les grâces du Ciel
Le Pouce rétracté de la main gauche
La main gauche du Christ qui déverse les grâces vers les Hommes marque une restriction dans le pouce rétracté


En fait, la grâce ne peut pas tout, et la responsabilité de l'homme est rappelée par par l’admonition qui conclut le tympan : « Ô pécheurs, à moins que vous ne modifiiez vos comportements, sachez que le jugement futur vous sera rude ». Et du côté de la mandorle, une citation de saint Matthieu rappelle toute la dureté de la Loi : « Eloignez-vous de moi, maudits ». (3)

Toutefois, le tympan s'inscrit dans la longue tradition judéo-chrétienne d'un Dieu qui n'est pas uniquement un Dieu de Justice, un Dieu vengeur, vindicatif, mais aussi et surtout un Dieu miséricordieux, plein de bonté et d'amour qui pardonne, et qui a offert son fils en sacrifice pour le salut des hommes. (4).

C'est donc par la foi et par la Grâce divine que le fléau de la balance penche paradoxalement du bon côté, malgré toute la rigueur de la Loi et en dépit des ruses du Malin.

Le concept d’un Dieu miséricordieux trouve sa source dans l’Ancien Testament, et le christianisme amplifie cette dimension Rédemptrice, mais le tympan de Conques va plus loin encore en développant une vision originale, extraordinairement généreuse et optimiste, fondée essentiellement sur la Grâce, la Justification* du pécheur, sa Restauration*, le recours aux suffrages* et enfin, la géniale intuition du feu purgatoire. En effet, l’innovation fondamentale du tympan de Conques, inouïe et unique dans toute l’histoire de l’art, réside dans la réponse apportée à la question du Salut. C’est elle qui en fait toute la modernité et son extraordinaire originalité.
En effet, à la dichotomie traditionnelle entre le salut au paradis et la damnation en enfer pour l'éternité, Conques substitue une perception ternaire plus complexe, moins manichéenne, en introduisant la notion d'une peine temporaire, purificatrice, restauratrice, ouvrant la voie vers l'invention du Purgatoire. Ce ne sont pas des châtiments éternels qui sont représentés mais un processus de rémission des péchés.
Conques annonce ainsi ce que les théologiens vont progressivement imaginer : des épreuves temporaires expiatoires ou purificatrices, par la soumission à un feu purgatoire qui permettra aux âmes des pécheurs d'être à terme restaurées et donc sauvés. C’est ce que nous voyons explicitement au tympan, un siècle avant que cela ne devienne le dogme du Purgatoire!

Pour résumer : le destin réservé à chacun reste la grande interrogation.
Il y a consensus sur le sort des hommes -ou des femmes- tout à fait mauvais (tels les criminels, les infanticides, les invertis ou les blasphémateurs), qui seront damnés pour l'éternité immédiatement après leur mort.
La question semble tranchée également pour les hommes et les femmes tout à fait bons (tels les saints) : ils seront appelés d'emblée au paradis.
Mais ces deux catégories ne constituent somme toute que des minorités. L'incertitude porte donc sur le devenir de l'immense majorité des cas, celle des catégories intermédiaires des pécheurs qui sont ni tout à fait mauvais ni tout à fait bons. Des gens comme vous et moi.

Ces fils et filles d’Adam et Eve devront-ils être châtiés éternellement en Enfer pour avoir commis quelques fautes parfois bénignes, voire héritées du péché originel ?  Et si oui, comment admettre que le sacrifice du Dieu-fait-homme, mort sur la croix pour le salut des hommes ait été vain ?

Au XIIe siècle s'impose alors la nécessité de trouver un compromis pour envisager le salut final du plus grand nombre. Oui, mais où, quand, comment permettre leur rédemption ?

Où vont après leur mort les pécheurs ni tout à fait bons ni tout à fait mauvais s’ils n’ont pas accès au paradis et ne sont pas condamnés aux Enfers pour l’éternité ? (5)
Conques nous livre des réponses concrètes à ces questions métaphysiques.

Ce message novateur constitue en quelque sorte un système spirituel cohérent révélateur de la renaissance romane occitane qui est aussi son chant du cygne.
C’est en ne saisissant pas cette dimension exceptionnelle dans l’iconographie médiévale que tous ceux qui croient voir à Conques un véritable Enfer, à l'instar de très nombreux véritables Jugements derniers romans et a fortiori gothiques, commettent un terrible contre-sens, plaquant sur cette œuvre le schéma analytique issu d’un autre temps. Ils semblent oublier la dédicace des origines de la basilique au Saint Sauveur, un Christ Roi et Juge, mais un Roi de Grâce et un Juge qui justifie.

 

Salut
Une âme de pécheur "justifiée" est soustraite des griffes du démon

(survolez l'image pour l'animer)

 

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(1) Cf. épître aux Romains : « [les croyants qui sont également tous pécheurs] sont justifiés par la Grâce divine en vertu de la rédemption accomplie dans le Christ » (Ro 3 : 24) ; et plus loin, toujours à propos de l'origine de la justification : « par celle des œuvres ? Non, par une loi de foi ; car nous estimons que l'homme est justifié par la foi, sans la pratique de la loi. » (Ro 3 : 27-28). (remonter)

(2) Paul, apôtre des Gentils, estime qu'il n'est pas nécessaire d'imposer aux néo-chrétiens d'origine païenne les rites juifs auxquels les Judéo-chrétiens étaient, eux, très attachés. Pour lui, Dieu n'est pas le seul Dieu des Juifs auxquels il applique la Loi. C'est le Dieu de toutes les Nations puisqu'il est unique. « Il justifiera les circoncis comme les incirconcis. » (Ro 3 : 30) (remonter)

(3) Cf. la citation de l'Evangile de Matthieu : « DISCEDITE A ME » (Eloignez-vous de moi <maudits au feu éternel> Mt 25 : 41) et l'admonition finale : « O PECCATORES TRANSMUTETIS NISI MORES JUDICIUM DURUM VOBIS SCITOTE FUTURUM ! ». En lire plus sur les inscriptions (remonter)

(4) « Seigneur, tu es pardon et bonté, plein d'amour pour ceux qui t'appellent. » (Ps 86 : 5) (remonter)

(5) Jacques Le Goff traite avec précision de ces questions dans son incontournable ouvrage La naissance du purgatoire, Paris, Gallimard, 1981. (remonter)

 

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